Victor Hugo raconte Mirabeau et la Révolution.

Publié le par DAN

 

 

  Quelques mots de Victor Hugo suffisent à mesurer la compréhension qu'il apporte à la vie et l'oeuvre de Mirabeau dans ce joli texte de 1834.

"Il ne rencontre dans la vie que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une révolution.

Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux." 

LA MORT DE MIRABEAU

"... en I79I, le Ier avril, une foule immense encombrait les abords d'une maison de la Chaussée-d'Antin. Cette foule était morne , silencieuse , consternée, profondément triste. Il y avait dans la maison un homme qui agonisait.

Tout ce peuple inondait la rue, la cour , l'escalier, l'antichambre. Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, exaspéré de douleur, offrait a haute voix de s'ouvrir l'artère pour infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. Tous, les moins intelligents mêmes, semblaient accablés sous cette pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un peuple qui allait mourir.

On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.

Cet homme expira.

Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de son lit, eut dit : // est mort! le président de l'assemblée nationale se leva de son siége et dit : // est mort ! tant ce cri fatal avait en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles : "Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand homme et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles."

"... Barnave s'écria : «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie ! »

Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit : « Ce n'est pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourait s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma sensibilité. »

Il n'y eut plus , ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans l'assemblée nationale, .."

ELOGE DE L'ORATEUR

".. Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens l'entendaient ; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où s'épanouissent toutes les ouvertures du cœur, repoussé, moqué , humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, empoisonné, condamné ; parce que, comme le peuple de I789 dont il était le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle beaucoup au delà de l'âge de raison ; parce que la paternité avait été dure pour lui comme la royauté pour le peuple ; parce que, comme le peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues ouvertes pour les ébranlements de I789 , il avait enfin pu extravaser dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps comprimés dans sa famille; parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, diffus incohérent, plus rempli d'instincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a resplendi et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. Enfin, à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps pour lui adresser, à travers mille objections d'ailleurs souvent ingénieuses, cette question, s'il se croyait sérieusement orateur? il aurait pu répondre d'un seul mot : Demandez à la monarchie qui finit, demandez à la révolution qui commence !" ..

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, pitésentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire et Mirabeau par une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment. le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme et un très-beau parleur. Mirabeau , comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard. Barnave était un de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure ; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau au contraire était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine. de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son cœur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes." .. 

GENESE D'UN REVOLUTIONNAIRE.

... "La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis un orage politique, voilà Mirabeau. Quand on examine de près sa destinée , on se rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les déviations de son cœur s'expliquent par les secousses de sa vie.

Voyez : jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère ; une mère qui lui enseigne la haine de son père; un précepteur, c'est Poisson, qui n'aime pas les enfants et qui lui est dur parce qu'il est petit et parce qu'il est laid ; un valet, c'est Grévin, le lâche espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le hait parce qu'il n'est pas d'elle ; une femme, c'est mademoiselle de Marignane, qui le repousse ; une caste, c'est la noblesse qui le renie; des juges, c'est le parlement de Besançon , qui le 'Condamnent à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'embastille. Ainsi, père, mère, femme, son précepteur, soncolo- nel, la magistrature, la noblesse, le roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse, obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds nus, buisson d'épines qui le déchire au passage. La famille et la société tout ensemble lui sont marâtres. Il ne rencontre dans la vie que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une révolution.

Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux. 

 

L'OEUVRE.

"Mirabeau qui écrit , c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son ordre de Cincinnatus, et ce qu'il y a de gauche et d'inconsistant dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine sur la Iiberté de l'Escaut Joseph Il , cet empereur philosophe , ce Titus selon Voltaire , ce buste de César romain dans le goût pompadour ; soit qu'il fouille dans les doubles-fonds du cabinet de Berlin, et qu'il en tire cette Histoire secréte que la cour de France fait livrer juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais ; ...  quel que soit le livre qu'il écrit enfin , sa pensée suffit toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée. Son idée est constamment grande et haute; mais, pour sortir de son esprit, elle se courbe et se rapetisse sous l'expression comme sous une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit, et qui sont des harangues d'amour comme ses discours à la constituante sont des harangues de révolution ; excepté là , disons- nous , le style qu'il trouve dans son écritoire est en général d'une forme médiocre, ..."

Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mirabeau qui parle, c'est l'eau qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étincelle, ... Mirabeau à la tribune, [...] Là, il est bien lui, lui tout entier, lui tout-puissant. Là, plus de table, plus de papier, plus d'écritoire hérissé deplumes, plus de cabinet solitaire, plus de silence et de méditation ; mais un marbre qu'on peut frapper, [...] un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand tumulte , magnifique accompagnement pour une grande voix ; une foule qui hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces Ames, toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions , toutes ces natures diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin ; au-dessus de lui, la voûte de la salle de l'assemblée constituante, vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des pensées; car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent d'une pareille voûte sur une pareille tête.

"L'AIGLE PORTE UN OEUF DE VAUTOUR"

"... Dans l'assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait ceux qui regardaient attentivement, c'était la convention. Pour quiconque a étudié cette époque , il est évident que dès I789 la convention était dans l'assemblée constituante. Elle y était à l'état de germe, a l'état de fœtus, à l'état d'ébauche. C'était encore quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute ; une nuance plus foncée que la couleur générale ; une note détonnant parfois dans l'orchestre; un refrain morose dans un chœur d'espérances et d'illusions; un détail qui offrait quelque discordance avec l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches donnant un certain accent à de certains mots; trente voix, rien que trente voix , qui devaient plus tard se ramifier, suivant une effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en Montagne; 95 , en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout était déjà dans ce point noir , le 2I janvier, le 5I mai, le 9 thermidor, sanglante trilogie; Buzot, qui devait dévorer Louis XVI; Robespierre, qui devait dévorer Buzot ; Vadier, qui devait dévorer Robespierre , trinité sinistre. ... A notre avis, l'historien devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de gestation qui se reproduit souvent dans l'histoire , et qui, selon nous, n'a pas été observée. Dans le cas présent, ce n'était certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps-législatif que cette excroissance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une forme monstrueuse que l'embryon de la convention dans le flanc de la constituante. Oeuf de vautour porté par un aigle !.."

Dès-lors, beaucoup de bons esprits dans l'assemblée constituante s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes impénétrables qui semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait à peine quelques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées. Rabaut-Saint-Étienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre qui ne la croyait pas commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société. Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, étaient hautains, hargneux et arrogants, et le moindre d'entre eux coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs ; et, comme tout le monde savait qu'il y avait des événements pour ces hommes dans un prochain avenir, personne n'osait leur répliquer. C'est dans ces moments où l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur à l'assemblée qui existait, c'est alors que se manifestait avec splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa toute-puissance, et sans se douter qu'il fit une chose si grande, il criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la constituante : Silence aux trente voix ! et la convention se taisait.

Cet antre d'Éole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le pied sur le couvercle.

Mirabeau mort, toutes les arrière-pensées anarchiques firent irruption. ..."

   
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